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vendredi 19 avril 2013

UN MENTAL DE FOOTBALLEUR ALLEMAND, c'est ça : Episode I


Les hologrammes de l’équipière du mois, installés sur la droite de chacune des deux entrées de l’hyper fast-food, accueillaient les clients avec un grand sourire aguicheur bien accordé avec cette nouvelle tenue rouge translucide portée par le personnel féminin. Casquette avec le « M » doré sur le devant, diamant en plastique dans un nombril dévoilé par une brassière, microjupe à boutons jaunes sur le côté et escarpins à talons carrés, ce mirage magnétisait les regards de tous les mâles franchissant la porte.
  Sans vouloir trop y voir de malice, et bien que ce fut une distinction mixte, c’était systématiquement une (jolie) fille qui décrochait ce titre et se retrouvait, que cela lui plaise ou non d’ailleurs, ainsi exhibée pendant un mois en 3D et en photons.
  Par contre, les deux vigiles à oreillette en costume sombre se tenant non loin étaient quant à eux tout en chair et en muscles.
  Ce qui attirait ensuite l’attention était la décoration. Supposée symboliser une alimentation saine, elle comportait des côtes de bœuf, des tournesols, des épis de maïs et autres tomates et concombres en plastique accrochés aux murs, ainsi que des gousses d’ail en téflon suspendues au plafond. Un vrai petit potager synthétique, avec des chants d’oiseaux en fond sonore. Des chants qui étaient plus devinés qu’entendus, à cause du brouhaha produit par ces vingtaines de personnes attablées qui parlaient, mastiquaient et buvaient, le tout en même temps semblait-il. Dans quelques minutes, dans le grand turn-over du samedi soir elles seraient remplacées par d’autres vingtaines de personnes qui, pour l’instant, faisaient la queue aux caisses.
  Sur des écrans, des publicités étaient diffusées en boucle. On pouvait y voir pêle-mêle la bande-annonce de la Palme d’Or du dernier festival de Cannes, Mouettes mécaniques, d’Eric Cantona, suivie d’une pub pour une crème censée augmenter la taille du pénis en trois semaines, Pinocchia, illustrée avec force images avant/après.
  Mais dans le tourbillon de voix et de bruit engendré par le rush, personne n’y prêtait attention. Et encore moins la fille qui parlait. Le garçon, lui, l’écoutait. Puis ce fut leur tour de passer commande à la caisse numéro 7.
  Rita prit un menu Mad Green (algaburger et frites à l’huile d’olive), avec un Coca light. Fabien, lui, commanda un Mad Bug (assortiment aux six insectes), un dolphinburger, une grande bière et un grand milk-shit.
  Tandis que Rita sortait son portable pour régler, Fabien fut frappé par l’immense expression de lassitude qui transparut un instant sur le visage du garçon face à eux. Avec sa casquette et son uniforme rouges, on aurait dit un vieux pompiste desséché par le soleil, comme dans un vieux film américain. Celui-ci se ressaisit en donnant le ticket de caisse à Rita, et arbora à nouveau l’expression avenante qu’il avait quelques secondes plus tôt. Et oui, même ces deux-là pouvaient être des inspecteurs de la boîte, et ils n’auraient aucun scrupule pour signaler tout manquement à la règle numéro 1 : « On a le sourire jusqu’au dos, car on est équipiers chez Mado ! » Ce ne fut donc qu’à demi rassuré qu’il les regarda s’éloigner…

  Ils s’assirent à l’une des rares tables libres, et commencèrent à ingurgiter. Entre deux bouchées, Fabien cachait mal un sourire béat. La compagnie de Rita le plongeait dans une douce euphorie… Après une semaine de travail ennuyeuse, et surtout cette longue et pénible journée de samedi jusqu’à 19 heures, la savoir enfin à lui le rendait simplement heureux. Avec elle, il avait vraiment la sensation de vivre, même lorsqu’ils ne faisaient rien d’extraordinaire. Elle transformait la grisaille en lumière par sa seule présence. C’était son p’tit catalyseur à lui, Rita !
  A vrai dire, elle s’appelait Amandine, mais son troisième prénom était Marguerite, comme sa grand-mère. Et comme Rita est le diminutif de Margarita… En fait, Fabien ne l’appelait pas trop souvent ainsi pour ne pas finir par l’énerver. Mais dans sa tête, c’était par ce prénom qu’il pensait à elle la plupart du temps. Il trouvait vraiment que ça sonnait trop bien ! Un jour, il l’avait faite rire en lui disant avoir lu que Sainte Rita était la patronne des putes et des cas désespérés… Enfin, elle avait surtout ri jaune. Comme la fois aussi où il lui avait dit qu’Amandine était un prénom à la noix… Il ne fallait pas trop la titiller, Amandine, parce que sinon… C’était une sacrée drôlesse, et elle pouvait devenir méchamment cassante quand elle s’y mettait. Alors Fabien, sachant comme elle fonctionnait, tournait (lorsqu’il y pensait) sept fois plutôt qu’une sa langue dans sa bouche avant de lui parler. Et si, malgré cela, il se recevait une pique glaciale en retour, il se disait laconiquement que c’était parce que là, il était tombé par erreur sur Amandine. Par contre, quand elle lui faisait son grand sourire qui lui donnait des plis sous les yeux, là c’était sa Rita !
  « A quoi tu rêves, encore ?! lui demanda Amandine. Tu as encore mis ton écran de veille ?
  — Hein ? De quoi ?
  — Je vois bien que tu m’écoutes pas. Ça m’énerve quand tu fais l’autiste comme ça…
  — Ça doit être les grains de pavots, pirouetta Fabien en montrant son burger. J’ai l’impression qu’ils sont plus concentrés que d’habitude…
  — Tu parles… Ça m’énerve quand tu regardes par-dessus mon épaule, dans le vide… Je sais jamais à quoi tu penses…
  — Je te l’ai déjà expliqué… C’est vrai que je décroche facilement… mais je ne suis jamais loin. Même si j’ai le regard dans le vague, j’ai le radar de veille qui fonctionne. Et s’il y a un mot qui fait tilt, hop ! là je reviens tout de suite dans la conversation !
  — Tu es en train de m’avouer que tu n’en as rien à faire de ce que je te raconte, c’est ça ?
  — Mmmh… fit Fabien en touchant machinalement sa nuque. C’est pas ce que je voulais dire, tu le sais bien… Pour me faire pardonner, tu finis mon dolphin ? lui proposa-t-il pour changer de sujet, sachant très bien que ce genre de burger la révoltait.
  — Beurk !! Comment peux-tu manger ça ?… Pauvres bêtes… Un de ces jours, j’arriverai à te faire arrêter.
  — Avec tout ce qu’il y a dans la viande de synthèse, je préfère encore manger ça.
  — Parce que les dauphins, tu crois qu’ils les nourrissent seulement avec des petits poissons bien naturels, peut-être ?
  — Bof ! Faut bien manger quelque chose, de toute façon… » fit-il avant de terminer son hachis de dauphin. Une fois celui-ci recouvert d’une couche de zenifiant milk-shit dans son estomac, il demanda :
  « Bon, on va se le voir, ce film ?
  — On y va ! répondit Amandine en se levant.
  — On va voir quoi, au fait ?
  — On a dit qu’on allait voir Le divorce du Jedi !
  — Mais il est nul, ce film…
  — Tout à l’heure, on était d’accord !
  — Oui, mais… C’est le douzième épisode de la série, et là je sens que ça sombre vraiment dans le ridicule...
  — Ecoute, Fabien, j'ai plus envie de discuter, OK? Alors, on fait comme on a dit ! »
  Sur ce, son plateau dans les mains, elle se dirigea vers la poubelle la plus proche sans attendre de réponse.
  « OK, OK, sus au Prado 5 D… » marmonna-t-il.
  Il se leva et la rejoignit.
  « Didine…
  — Quoi encore ?! fit-elle en se retournant.
  — Je t'aime… lui dit-il en inclinant légèrement la tête sur le côté.
  — Moi aussi je t'aime », répondit-elle, un peu surprise. L'instant d'après, elle lui souriait.
  « J'aime bien quand tes yeux sont plissés comme ça, Rita… »
  Il posa son plateau et l'embrassa, la bouche encore tapissée de particules de cétacés…

   Alors qu’il n’était encore qu’un bébé de quelques mois, Fabien avait été confié à la garde de ses grands-parents paternels.
  En effet, pour le dernier Noël avant l’an 2000, la famille Caramel, composée de Christophe, Nathalie, et de leur tout-petit, Fabien, était allée passer les fêtes chez Maryse, la grand-mère de Nancy, qui y vivait seule depuis le décès du père de Nathalie.
  Elle habitait dans la Grand Rue, à deux pas de la Pépinière, le plus grand et le plus célèbre parc de la ville, endroit habituel des balades familiales du dimanche après-midi.
  Mais en cette matinée de Noël, après avoir fait le tour dudit parc et admis qu’effectivement, la place Stanislas « c’est beau… », Christophe avait eu envie d’une grande promenade dans une campagne contrastant tellement avec la Provence.
  « On fera ça demain, d’accord ?… », lui répondit malheureusement Nathalie…

  Fabien ayant été laissé chez Mamie, qui avait promis de leur préparer pour le soir une grande spécialité lorraine, les roubignoles de bœuf — « Ha ? Heu, super… », avait répondu son beau-fils —, ils partirent donc mari et femme au petit matin du 26 décembre.
  « Ça va nous aider à digérer toute la mirabelle qu’on a bue hier soir, estima Christophe en conduisant. Ça, c’est vraiment du plaisir liquide… Au fait, Nat, si tu peux demander à ta mère de nous en trouver trois ou quatre bouteilles… Mais de la vraie, fabriquée maison, hein ! Ces mirabelliers, c’est la plus belle invention de la Lorraine, je crois… Après toi, bien sûr… »
  Malheureusement, et alors qu’au vu des circonstances ils venaient juste de rebrousser chemin, ce ne fut pas un petit mirabellier mais un énorme conifère qui s’abattit sur le pare-brise de leur Clio lors de cette tempête du millénaire qui traversa la France ce « Boxing Day »-là, et dont la Lorraine fut l’une des régions les plus touchées. Les dernières paroles de Christophe Caramel furent : « Putaing !! C’est la folie !! C’est pire que le mistral ! »

  Bien des années plus tard, Fabien avait rencontré quelques-unes des personnes ayant connu ses parents, pour collecter leurs souvenirs et essayer ainsi de les connaître par procuration. Il en ressortait que Christophe et Nathalie avaient manifestement été aimés, et ce n’était pas seulement des paroles de circonstance... Entendre cela avait avivé sa peine, mais il le fallait…
  Et s’il devait ne garder qu’une anecdote les concernant, ce serait celle entendue de la bouche d’une amie de sa mère. Car peu de temps après sa naissance, au cours d’un repas entre collègues consolidés, Chris avait raconté les conditions de la conception de Fabien, sous les « Chut ! » faussement courroucés de Nat… Ils se trouvaient en vacances à Paris lors de la finale de la Coupe du monde de foot ’98, « Celle gagnée par la France contre le Brésil », crut bon de leur préciser la narratrice. Après la nuit de folie qui s’en était suivie sur les Champs, ils n’étaient rentrés qu’au petit matin à leur hôtel, situé près de la gare de Lyon. Bien sûr, ils s’étaient plus où moins perdus… Passant par Bastille, et après avoir apprécié à leur juste valeur les artistiques filets de corde permettant à un opéra de plusieurs centaines de millions de francs de tenir debout, ils avaient tout d’un coup trouvé (surtout Christophe, à vrai dire) particulièrement excitant d’escalader la grille d’accès au Viaduc des Arts, cette ancienne voie ferrée transformée en promenade aérienne, histoire de « faire encore un tour avant de se coucher »… Et c’est finalement là, en ce lieu (bien) nommé la Coulée Verte, enchanteur le jour mais plutôt flippant la nuit à moins d’être bourré, entre ciel et terre mais surtout entre deux arbustes, que le petit Fabien fut conçu. C’est du moins ce que son père, fou de foot en bon marseillais qu’il était, se plut à croire durant les quelques mois qu’il partagea avec son fils. D’ailleurs, il lui donna le même prénom qu’un certain chauve champion du monde ce soir-là. Et voila comment on en vient à se coltiner un prénom désuet pour le restant de ses jours… réalisa Fabien… D’autres parents avaient cependant eu la même idée, puisque la « courbe des Fabien » soubresauta jusqu’à l’année suivante…

  Si Fabien Caramel fut sans doute conçu à Paris, Amandine Bereta était quant à elle une vraie parisienne. Enfin, si l’on pouvait appeler ainsi les gens dont les parents étaient venus dans la capitale pour y gagner leur vie, et qui s’y étaient finalement installés pour de bon (en zone 3, du moins…). Mais elle finit un jour par en avoir vraiment assez des métros bondés, des loyers hors de prix, du stress et de la pollution, qui se traduisait d’ailleurs par de l’eczéma sur son beau visage. Et à la différence de ces milliers de Parisiens qui crachaient continuellement sur leur ville en jurant qu’ils s’installeraient bientôt en « province » mais ne le feraient jamais, elle ne cracha sur rien ni personne et partit un jour. Vers le sud. A Marseille. Où elle retrouva d’ailleurs toutes les plaies urbaines qu’elle tentait de fuir… Enfin, les mêmes, mais juste en pire… Mais avec un ciel littéralement d’azur en prime (les jours de mistral). Et c’est donc dans cette ville à nulle autre pareille, la seule peut-être que l’on pouvait adorer et haïr en même temps, que vivait un certain Fabien Caramel. 
  Et celui-ci ayant une anecdote si croustillante sur son lieu de conception à raconter à une fille venant de la capitale, il n’était pas si étonnant qu’une étincelle se soit produite entre eux lors de leur rencontre…

  En ce lundi matin, lorsque le 5 de 6:45 remplaça le 4 de 6:44, la radio se déclencha dans la chambre à coucher des Caramel-Bereta…
  « …ont ravagé hier le célèbre parc de loisirs situé en Floride. Ces sauterelles géantes, dont certaines mesuraient plus de soixante-dix centimètres de long, sont par ailleurs insensibles aux insecticides habituellement utilisés. L’US Air Force a donc dû intervenir pour disperser les nuées. Malheureusement, les dégâts qu’elle a par là même infligés au parc sont énormes, notamment à cause de l’utilisation de roquettes au napalm. Il semblerait que ce soit l’odeur intense de pop-corn régnant sur le lieu qui ait attiré les sauterelles, mais la direction du parc se refuse à confirmer cette infor…
  — C’est dingue, marmonna Amandine, les yeux encore clos.
  — Mmmmhhhhhhhhhh, émit Fabien, la tête en partie sous l’oreiller et réveillé en plein rêve. Réminiscence du ciné de samedi soir, il était dans la peau de Bjorn Skywalker échappant de justesse à la guillotine-laser…
  — … ne déplore fort heureusement que trois victimes, dont Minnie, décapitée par l’aile d’un des insectes…
  — Ils pourraient nous épargner ce genre de détail, commenta Amandine en ouvrant les yeux.
  — Z’informent, c’est tout, lui répondit mollement Fabien.
  — … d’après le professeur Michael D. Dould, le chercheur qui le premier avait découvert l’existence de ces insectes hypertrophiés, ils ne sont pas apparus spontanément. Leurs générations précédentes ont subi des changements morphologiques allant dans le sens d’une taille et d’une résistance aux insecticides croissantes. Ces changements, qui ont été favorisés par la pression sélective de leur milieu, auraient été induits par la consommation prolongée de maïs génétiquement modifié. Voilà ce que l’on pou…
  — Evidemment ! fit Amandine en se levant. C’est encore à cause de ça… C’est la Nature qui se retourne contre nous. Un jour, il arrivera quelque chose d’irréparable, et alors on aura l’air malin…
  — Mmh mmh… » approuva Fabien en passant de la position ventrale à la dorsale, tandis qu’Amandine se dirigeait vers la salle de bain. Il en profita pour zapper France Info en appuyant au hasard sur l’une des autres stations présélectionnées. Il tomba sur Roswell FM, une fréquence techno, ce qui lui convint pour un réveil plus en douceur, et décida alors de se lever. Enfin, dans cinq minutes… Quand son érection matinale se serait estompée…
  Ils se retrouvèrent peu après dans la cuisine pour le petit déjeuner. Alors qu’elle allait se verser des céréales, Amandine se ravisa.
  « Non, après réflexion, pas de céréales ce matin… Plutôt de la confiture. Ça m’a coupé l’envie, leur truc…
  — De toute façon, le transgénique, depuis le temps qu’on en mange… intervint un Fabien maintenant éveillé. Et de tout façon, y’en a dans tout, alors…
  — C’est ça le problème ! On n’a pas le choix.
  — Tu vois pas que tu te mettes à muter, toi aussi ? Imagine qu’il te pousse une queue, là… fit-il en lui posa la main sur le bas du dos…
  — Décidément, pour toi, toutes les occasions sont bonnes, nota Rita.
  — N’est-ce pas ? répondit-il en la frictionnant doucement…
  — Bon, c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille, là… »
  Il ne la laissa pas partir sans le patin du matin. Puis Amandine se leva, finit de se préparer, et prit la direction de la porte.
  « A ce soir, mon chéri ! lui lança-t-elle de manière très affectée, sur un ton signifiant « ça sonne faux, mais c’est fait exprès ».
  — A ce soir, ma chérie ! » lui répondit-il en prenant la même intonation.
  Elle sortit. Il la suivit sur le pallier.
  « Rita ! fit-il.
  — Quoi ? » demanda-t-elle en se retournant
  Pour toute réponse, il l’embrassa relativement sauvagement.
  Lorsque la porte de l’ascenseur se referma sur Amandine, Fabien repartit… se coucher. Le lundi était son jour de repos, et il serait volontiers resté au lit tandis qu’elle se levait. Mais il avait vite compris qu’elle était très sensible à ce type d’attention. Alors, il se levait avec elle… pour se recoucher à son départ.

  Alors que Fabien savourait son oreiller, Amandine gara sa 208 sur le parking de Recycl’Age, la société où elle travaillait et qui s’occupait d’environnement. Lorsqu’elle coupa le contact de son véhicule, elle poussa un indéniable soupir. Bien sûr qu’elle était fière de son poste d’ingénieure dans cette boîte. Bien sûr qu’elle appréciait ses responsabilités et une certaine marge de manœuvre. Sans parler de la partie technique de son métier, la réhabilitation de sites pollués, qui lui donnait l’impression d’être vraiment utile. Il n’empêche…
  Moins de deux ans après son arrivée ici, et malgré le fait qu’elle eut toujours placé le travail très haut dans sa hiérarchie des valeurs, elle éprouvait ces derniers temps de la lassitude. Pas tant à cause de son emploi lui-même que de tout ce qui l’entourait, en premier lieu les interminables embouteillages qui finissaient par user les plus motivés. Ici, dans la ville de la voiture-reine, on ne se serait vraiment pas cru en pleine crise de l’énergie. Les marseillais foutaient vraiment n’importe quoi dans leur réservoir, pourvu que ça tourne ! En tant que maître d’œuvre, Amandine devait de plus gérer des déplacements à la fois longs et fréquents, de nombreuses réunions avec des élus ou des industriels, et des relations parfois tendues avec les sous-traitants pour le respect des cahiers des charges, sans compter les délais dépassés. Des questions professionnelles qu’elle ne pouvait s’empêcher de transformer en problèmes personnels. Enfin, au moins pouvait-elle maintenant considérer comme un mauvais souvenir ses premiers déplacements sur les chantiers, quand certains ouvriers basiques ne cachaient pas leur sourire en coin à la vue de cette petite minette venant superviser leur travail. Quelques recadrages plus tard, la situation était en main, et ce n’était pas là la moindre de ses fiertés.
  A vrai dire, le fait d’avoir effectué ses trois dernières années de lycée dans l’établissement militaire de Saint-Cyr l’Ecole, inscrite contre son gré par un père adjudant qui voulait la voir faire une carrière d’officier supérieur hors de portée pour lui, ne l’avait pas desservie sur ce point… Elle avait même manifestement très bien intégré la devise de l’école : « Je vaux ce que je veux ».
  Ce n’est pas le DRH de Recycl’Age, le ventripotent Monsieur Pepponet, qui aurait dit le contraire. Homme de l’ancienne école, et parité où pas, il ne l’avait reçue deux ans plus tôt que pour avoir le quota réglementaire de postulants féminins, en se disant aussi qu’il prendrait du plaisir à mettre sur le grill cette parisienne. Peut-être arriverait-il même à la faire pleurer, sous couvert de rapprocher l’entretien des conditions du réel… Il comptait bien faire comprendre à cette ingénieuse qu’elle s’était trompée d’adresse, et que ce n’était pas un travail de bonne femme qui était proposé. Surtout quand on est haute comme trois pommes… C’était justement ce qu’il ne fallait pas laisser entendre. Car dès qu’elle sentait des relents de sexisme ou des moqueries sur sa taille, Amandine sortait de ses gongs. Manque de bol pour Monsieur Pepponet, il cumulait les deux !
  Elle lui répliqua alors, en le pointant du doigt : « Vous humiliez les gens derrière votre bureau, là… Mais j’aimerais bien vous voir sur le terrain, en train de vous étaler au milieu des ordures ! Vous feriez moins le malin avec votre beau costume recouvert de merde !… Et avec un clou rouillé planté dans vos si chères parties !! » ajouta-t-elle en se levant, avec une température de –30°C dans la voix. Fabien aurait pu confirmer que quand elle s’y mettait, elle pouvait devenir bien plus froide que l’iceberg qui coula le Titanic…
  Paradoxalement, Monsieur Pepponet, qui mettait son alliance dans sa poche lorsqu’il devait rencontrer des jeunes filles, se montra favorablement impressionné par pareille répartie, et alors qu’Amandine lui tournait déjà les talons de ses boots, il décida sur-le-champ que cette petite brunette énervée était le candidat idéal pour le poste à poigne proposé.
  Puis, longtemps après, il conserva tout au fond de son esprit le souvenir de cet instant où il fut agressé par cette femme qui en avait, ainsi que la frissonnante sensation de vulnérabilité que cela lui procura. De fil en aiguille, cet incident ouvrit par la suite de nouvelles perspectives à son ennuyeuse vie privée… Il serait d’ailleurs retrouvé trois ans plus tard dans un caniveau, pieds et poings liés, nu avec une cagoule de cuir lui enveloppant totalement le visage. Mort étouffé… Quand on est asthmatique, il y a manifestement des jeux auxquels il vaut mieux éviter de jouer.

  Alors que Fabien se (re)levait à peine, Amandine se trouvait à une soixantaine de kilomètres de lui. Elle était au « beau » milieu de ce qui avait longtemps constitué la plus grande décharge d’Europe, située dans la Crau, partie du département où les bergers faisaient paître leur troupeau quand il y avait encore des bergers.
  Cette région est recouverte d’un immense désert de galets. Parfois, on peut avoir la chance d’en trouver un présentant la trace d’une érosion éolienne. Le bombardement des grains de sable pendant des millénaires a créé une pente plane d’un côté, alors que l’autre, protégé du vent, conserve son bombement naturel. Pour qui sait lire ce genre de détails, la Terre se révèle être le plus passionnant des romans.
  Bien loin de cette poésie naturelle, Entressen (prononcer [entre seins]), puisque tel était le nom de cette verrue purulente engendrée par la société de consommation, avait reçu pendant un siècle les déchets des marseillais à coup de convois ferroviaires quotidiens, flux nauséabond s’en venant cacher ce que personne ne voulait voir derrière chez lui.
  Lors de son « âge d’or », la décharge donnait la vision surréaliste de bulldozers flottant sur un océan de déchets et de sacs en plastique et entourés par des nuées de mouettes.
  Depuis sa fermeture, elle était « réhabilitée ». Les hommes tentaient de masquer ce pustule monstrueux en le recouvrant d’argile, de géomembranes, et même de végétaux. Mais tel un volcan éteint, un pareil titan n’était jamais totalement endormi, et pouvait se réveiller à tout moment. Et c’est ce qu’il avait fait quelques semaines plus tôt, en permettant à des infiltrations d’eaux pluvieuses de le traverser en un hideux accouplement enfantant une pollution de la nappe phréatique.
  Colmater les fuites et ramener la situation à la normale, ça c’était un travail pour Cap’tain Planète ! En l’occurrence Amandine et son équipe…

   Alors qu’elle livrait son éco-combat face à la décharge géante, Fabien allait se retrouver lui aussi face à un adversaire de taille : lui-même… Il sortit de l’appartement, ferma à clé, et alla jusqu’à l’ascenseur, qu’il appela. Puis il revint à la porte, saisit la poignée pour vérifier — cela ne coûte rien — que la serrure était bien fermée, et retourna devant l’ascenseur, qui s’ouvrit. Il y entra et appuya sur 0.
  Le temps de la descente, il fit une rapide vérification. Portable, OK… Clés, dans la poche, OK. Portefeuille… OK. Il sortit tout de même ce dernier, et l’ouvrit, pour être bien sûr que la multicarte s’y trouvait, le referma, le rouvrit, le referma, et le remit dans la poche intérieure de son blouson, dont il tira enfin la fermeture-éclair anti-pickpocket... L’ascenseur atteignit le rez-de-chaussée. Il en sortit, fit deux pas vers la porte d’entrée de l’immeuble, s’arrêta au milieu du hall, porta la main gauche juste sous la poitrine, coté droit. C’est bon, il y est. Il repartit vers la porte, l’ouvrit, et sortit enfin. Une bonne odeur d’urine urbaine l’accueillit aussitôt… Hé oui, même en automne, la ville ne sentait pas vraiment l’iode…
  La petite rue où il habitait était perpendiculaire au boulevard Longchamp, en haut de la Canebière. C’était un quartier assez proche du centre-ville, mais paisible et tranquille, dominé par un palais construit au XIXème pour célébrer l’arrivée de l’eau des Alpes à Marseille. Ainsi, les marseillais avaient-ils toujours la meilleure eau de France… tout du moins tant que le dernier des glaciers n’aurait pas succombé à l’ultime coup de chaud…
  Guère soucieux de cette échéance, Fabien se dirigea vers la station de métro « Réformés », passant près d’un employé municipal en train de nettoyer le caniveau par la méthode locale dite du « geyser »…

Suite à l'épisode II le 26 avril :
http://jamie-cumindor.blogspot.fr/2013/04/un-mental-de-footballeur-allemand-cest_26.html

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